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2e Congrès de l’urgence médico-psychologique des gens de mer – partie 2

Le Havre les 12 et 13 avril 2024.

Les commandants HARDY et ARDILLON ont représenté l’AFCAN au 2e Congrès du CRAPEM (Centre ressource d’aide psychologique en mer). Celui-ci se tenait dans les locaux de l’ENSM du Havre, l’après-midi du vendredi 12 et la matinée du samedi 13 avril. Cette deuxième partie concerne les ateliers du samedi 13 avril.

Il y avait 5 ateliers de discussion : 2 pour les soignants (auxquels nous n’avons pas assisté) et 3 pour le « tout public ».

Atelier 1 : Outil de gestion émotionnelle en per-trauma : comment faire face en situation de stress ?

L’atelier commence par une présentation du CIRP « FFPM » par M. Eric RAOULT, pilote maritime du pilotage de la Seine.

Inspirée des démarches des compagnies aériennes, la cellule CIRP (Critical Incident Response Program) a comme objectif de proposer un soutien psychologique aux pilotes maritimes en cas d’accident ou d’avarie. Le CIRP est une méthode de prise en charge des victimes d’incidents. Il consiste en une phase d’écoute et de partage avec des « pairs », pilotes formés et volontaires. L’objectif principal est de réduire le risque d’apparition d’un « syndrome de stress post-traumatique » à long terme après avoir vécu un incident ou accident au cours d’un pilotage.

L’équipe d’Emmanuelle SOUPIZET (psychologue basée à Brest) revient ensuite sur la notion d’événement traumatique.

C’est un événement soudain et imprévisible, au cours duquel une personne est confrontée à un danger imminent pour sa vie ou son intégrité physique, ou est témoin de tels dangers affectant d’autres personnes. Cet événement engendre un stress, c’est-à-dire une réponse adaptative :

  • Réponse comportementale – ce que je fais (Fight / Fly away / Freeze).
  • Réponse émotionnelle – ce que je ressens (Peur, tristesse, dépression, colère, irritabilité sentiment de détachement de soi-même ou de la réalité, comme si on était un observateur extérieur de ses propres actions).
  • Réponse cognitive – ce que je me dis (Difficulté de concentration, ruminations distorsions cognitives).
  • Réponse physiologique – ce que mon corps répond (hypervigilance, augmentation du rythme cardiaque, transpiration excessive, tremblements, troubles du sommeil, douleurs physiques, tensions musculaires, troubles gastro-intestinaux).

Des explications sont alors données sur le « Circuit de la peur », comment notre cerveau analyse la perception d’un danger :

  • Un stimulus menaçant est perçu par les sens (vue, ouïe, etc.) et traité par le cerveau reptilien (amygdale) qui active le système nerveux autonome via le tronc cérébral, entraînant des réactions physiologiques comme l’augmentation du rythme cardiaque, la dilatation des pupilles, et la libération d’adrénaline.
  • Le système limbique intègre le contexte et la mémoire, aidant à évaluer la menace basée sur des expériences passées, ce qui influence les réactions de l’amygdale et du néocortex.
  • Le néocortex analyse de manière plus détaillée les informations sensorielles. Si le stimulus est jugé non menaçant, il peut inhiber la réponse de l’amygdale et calmer les réactions physiologiques.

La psychologue Emmanuelle SOUPIZET donne alors des éléments de “premier secours psychologique” comme la prise en charge « 6C » :

  • Contact : Établir un premier contact avec la personne en détresse (par exemple bloquée en panique), par le regard, par la parole en s’adressant directement à elle, se montrer présent.
  • Calmer : Aider la personne à retrouver son calme, par des paroles apaisantes et rassurantes, un soutien physique comme offrir une couverture ou un verre d’eau.
  • Clarifier : Comprendre ce qui s’est passé et les besoins immédiats de la personne. Cela implique de poser des questions ouvertes pour permettre à la personne de s’exprimer librement sans se sentir jugée.
  • Connecter : Aider la personne à se reconnecter avec ses proches et ses réseaux de soutien (à bord et à terre).
  • Communauté : Inclure la personne dans des ressources communautaires (la “famille” équipage) qui peuvent offrir un soutien continu.
  • Continuer : Assurer un suivi et un soutien continu. Cela peut inclure des informations sur les services de santé mentale à long terme, et de vérifier régulièrement le bien-être de la personne.

Un élément simple est proposé pour aider au quotidien sur la gestion et la réduction des effets du stress : la cohérence cardiaque, une technique de respiration qui vise à synchroniser la variabilité du rythme cardiaque avec la respiration. Elle offre de nombreux avantages pour la santé mentale et physique. Cette technique est issue des recherches russes pour aider les cosmonautes à réguler leur stress.
Il est conseillé de pratiquer le « 365 », de préférence debout ou assis :

  • 3 fois par jour.
  • 6 respirations par minute (par inspiration 5s, expiration 5s).
  • 5 minutes d’exercice.

Il existe sur le marché des applications payantes avec appareils connectés (par ex. montre connectée) pour faire ces exercices avec un suivi du rythme cardiaque, mais l’équipe indique aussi des applications gratuites et sans appareil supplémentaire comme Respirelax ou Petit Bambou qui permettent de pratiquer ces exercices avec de bons résultats.
La cohérence cardiaque est une méthode simple mais puissante qui peut avoir des effets positifs profonds sur la santé mentale et physique. Une pratique quotidienne améliore la gestion du stress, les fonctions cognitives, la qualité du sommeil et l’équilibre émotionnel.

Atelier 3 : Addiction-Dissociation-SSPT (Syndrome de Stress Post-Traumatique) chez les gens de mer.

Psycho-traumatisme et addictions chez les gens de mer – Dr LOUVILLE

La névrose traumatique est une entité clinique comprenant le souvenir de l’accident, des troubles du sommeil, des cauchemars de reviviscence, des phobies, de la labilité émotionnelle (c.-à-d. un changement rapide et important de l’humeur pouvant être suscité facilement et disparaître rapidement).
Un syndrome psycho-traumatique est un trouble psychique qui se développe à la suite de la confrontation d’un sujet à un évènement menaçant, le plus souvent inattendu, et perçu comme débordant ses capacités adaptatives.

Stresseurs traumatogènes (exposition à un ou des évènements ayant entraînés des morts ou autres violences) :
Exposition directe, témoin direct, concernant un parent ou ami proche, ou exposition répétée en situation professionnelle.

Symptômes de reviviscence :
Souvenirs spontanés ou déclenchés par un stimulus, rêves répétitifs, réactions dissociatives (sensations que l’évènement va se reproduire), détresse psychique intense lors d’exposition à des stimuli ressemblant à l’évènement.

Symptômes d’évitement persistant des stimuli déclenchant des reviviscences :
Évitements
ou efforts d’évitements des souvenirs ou pensés associés au traumatisme, et des stimuli externes (personnes, endroits, conversations, etc.).

Symptômes de perturbations cognitives / dysphoriques :
Amnésie dissociative (incapacité de se rappeler des aspects ou perturbations dans la chronologie de l’évènement), croyances ou attentes négatives persistantes (je suis mauvais, je ne peux faire confiance à personne, etc.), distorsions cognitives persistantes (reproches envers soi-même ou les autres), états émotionnels négatifs (peur, horreur, colère, culpabilité, honte), réduction de l’intérêt ou de la participation à des activités importantes, sentiment de détachement d’autrui, devenir étranger par rapport aux autres, incapacité persistante à ressentir des émotions positives (bonheur, satisfaction, affection).

Symptômes de perturbation de la vigilance et de la réactivité :
Irritabilité et accès de colère (sans provocation, comportement agressif verbal ou physique sur personnes ou objets), conduites à risques, hypervigilance, réaction de sursaut exagérée, difficultés de concentration, troubles mnésiques, difficultés d’endormissement, réveils nocturnes.

Comportements de consommation de substances psychoactives (PSA)

4 stades : Usage – Usage à risque – Abus ou Usage nocif – Dépendance.

L’addiction se caractérise par :

  • L’impossibilité répétée de contrôler un comportement de consommation de substance.
  • La poursuite de ce comportement en dépit de la connaissance de ses conséquences négatives.
  • L’addiction regroupe donc les comportements pathologiques de la consommation de substances : abus et dépendance.

Trouble de l’usage (substances ou jeu) :

  • Besoin impérieux et irrépressible de consommer.
  • Perte de contrôle sur la quantité et le temps dédié à la prise de substance.
  • Beaucoup de temps consacré à la recherche de substances.
  • Augmentation de la tolérance au produit addictif.
  • Présence d’un syndrome de sevrage.
  • Incapacité de remplir des obligations importantes au travail, à l’école, à la maison.
  • Usage même lorsqu’il y a un risque physique.
  • Problèmes personnels ou sociaux.
  • Désir persistant ou efforts infructueux pour diminuer les doses.
  • Activités réduites au profit de la consommation.
  • Poursuite de la consommation malgré les dégâts physiques ou psychologiques.

Usage de substances et SSPT :

Comorbidité fréquente.

Un quart des sujets SSPT sont dépendants à l’alcool et souffrent de troubles plus sévères, ont plus de comorbidités psychiatriques, et font plus de tentatives de suicide.

Les sujets TSPT ont un risque augmenté d’être dépendants au cannabis.

Chez les marins, suite à une étude dans la Royal Navy, sur 1 333 hommes en service actif, 58% sont des buveurs occasionnels, 15% des buveurs excessifs (>42U/semaine), 27% dépendants de l’alcool (>42U/semaine), 48% binge drinking (>8U en une seule occasion).

Pourquoi boire quand on est traumatisé ?

  • Théorie du risque élevé
    • L’abus de substance apparaît avant le SSPT, son usage augmente les risques d’expérimenter les évènements traumatiques, donc le SSPT
  • Théorie de la susceptibilité
    • Il y a quelque chose dans les toxiques qui augmente le risque de développer un SSPT après un évènement traumatique
  • Théorie de la vulnérabilité partagée
    • Certains sujets ont une vulnérabilité génétique favorisant à la fois un SSPT et un abus de substance après un évènement traumatique
  • Théorie de l’automédication
    • Les patients atteints de TSPS utiliseraient les toxiques pour diminuer leur souffrance (en particulier l’hyper-éveil)

Accidentologie, PTSD et consommation de substances psycho-actives possiblement causes et conséquences des évènements de mer – Dr LEFORT, SSGM Dunkerque

Le milieu maritime (et notamment la pêche) a un taux d’accidents du travail mortels 28 fois supérieur à la moyenne nationale et 10 fois supérieur à celui du BTP.

Dans un certain nombre de cas, la consommation de SPA est un facteur régulièrement évoqué lors du travail maritime.

Et dans un certain nombre de cas également il est retrouvé chez ces marins qui consomment un évènement traumatique à l’origine de leur consommation ou qui a pérennisé celle-ci.

La consommation entraîne :

  • L’ordalie : sentiment de toute puissance, pseudo-inconscience du danger, mépris du risque, transgression des règles.
  • L’alexithymie : isolement physique et affectif (solitude, vide, frustration, angoisse, émotions et souffrances indicibles ou trop peu exprimées).

Souffrance et alexithymie :

Les évènements de mer sont souvent violents (morts violentes, membres arrachés, amputations, incendies, voies d’eau). Les marins décrivent souvent un sentiment d’angoisse permanent avec des cauchemars, des réminiscences et une douleur morale forte. Le concept d’alexithymie s’intègre bien au milieu maritime car la souffrance est trop peu exprimée, du mal à identifier et traduire les émotions dans un milieu maritime clos et hostile, d’où un isolement physique et affectif. Plus la difficulté à verbaliser les angoisses, incompréhension des non-marins, et surtout pour ne pas effrayer l’entourage proche, d’où un isolement affectif encore plus important. L’usage de SPA peut alors constituer une automédication dont l’objectif est d’apaiser la souffrance psychique, et dans un certain nombre de cas de mener à des conduites addictives pouvant engendrer d’autres évènements de mer.

Cette alexithymie pourrait correspondre à un défaut de régulation affective du marin par diminution de son expression émotionnelle, pouvant le pousser à rechercher des stratégies palliatives pour diminuer son mal-être.
Ces marins pêcheurs décrivent des souffrances psychologiques et les relient pour certains au début de leur consommation (humiliations, sévices, parfois à connotations sexuelles).

Dangerosité en milieu maritime :

Quasiment tous les postes embarqués sont de sûreté et de sécurité. Les SPA affectent la vigilance, la réactivité, l’humeur en modifiant l’activité cérébrale. Les psycholeptiques (anxiolytiques, hypnotiques, neuroleptiques, opiacés, alcool) réduisent l’activité cérébrale. Les psychoanaleptiques (cocaïne, amphétamines, antidépresseurs) stimulent l’activité cérébrale avec pour conséquences des perturbations comportementales jusqu’à la levée d’inhibition, prises de risques inconsidérés, erreurs d’attention, erreurs de raisonnement, infractions ayant un impact direct sur la sécurité.

État des lieux dans le milieu maritime :

Suite à une étude de 2007 sur 1 928 marins, 12.3% des marins ont une consommation d’alcool à risque, la consommation de cannabis est de l’ordre de 16%. Enfin 16.3% des marins déclarent une poly consommation régulière des 3 produits les plus consommés : alcool, tabac, cannabis.

Suite à une étude de 2013 sur 1 000 marins, il ressort que l’usage de cannabis (28%) est supérieur à la population française avec une dépendance importante chez 30% des positifs et nettement élevée chez les moins de 25 ans à la pêche supérieure à 24 heures.

Même remarque pour la cocaïne, avec des proportions moindres (4.5%) mais un risque d’addiction bien supérieur.
Pour rappel, la pêche est 16 fois plus accidentogène que le BTP, en fréquence mais également en gravité.

Éléments facilitateurs de la consommation :

  • Le danger de l’accessibilité de l’alcool dans le milieu maritime : la détaxe de l’alcool et du tabac est un facteur facilitateur ou de pérennisation des consommations, même si le prix est plus élevé pour les autres SPA.
  • Les tensions physiques, rythme, charge de travail, repos insuffisant, amplitudes horaires.
  • Pratiques culturelles : rémunération à la part à la pêche, « tenir pour pêcher quand le poisson est là ».
  • Les tensions psychiques et les pratiques culturelles : humiliations subies par les jeunes marins-pêcheurs (bizutage).
  • Biais de sélection des équipages problématiques : les marins consommateurs sont refoulés vers des armements moins regardants où il y a souvent des évènements de mer impactant la psyché, pérennisant ainsi la consommation, et créant de nouveaux évènements de mer, et ainsi de suite.
  • Disponibilité et offre des produits liés au milieu professionnel : salaire des pêcheurs et convoitise des dealers.
  • Le monde organisationnel par décision d’effectif réduit augmente la charge de travail pour conserver le même niveau de rémunération.
  • La consommation auto-thérapeutique pour réguler les expériences émotionnelles douloureuses et notamment les psycho-traumatismes passés en lien avec l’accidentologie et les évènements de mer grave avec mort d’homme ou non, mais souvent très impactant (amputations à la pêche et au commerce, grand nombre de noyés récupérés dont des femmes enceintes et des enfants dans le détroit du Pas-de-Calais pour les marins pêcheurs, les douaniers, les sauveteurs de la SNSM.

Conclusion

Conditions de travail exigeantes, très pénibles et très forts impacts (horaires, dette de sommeil, absence de distinguo entre lieu de vie et lieu de travail, accidentologie élevée en fréquence et en gravité).

Réalité de certaines consommations de SPA dans le milieu maritime et leurs implications en matière de santé, de sécurité et d’accidentologie.

Besoin de sensibiliser les marins et les armateurs aux conséquences psychopathologiques possibles et notamment l’évolution vers des conduites addictives.

Besoin d’une politique de prévention passant par l’inscription du risque SPA dans la formation.

Enfin une prise en charge rapide des marins psycho-traumatisés pour éviter l’évolution vers les SSPT et leurs conséquences.

Après la pause matinale, il y a eu restitution plus ou moins succincte des ateliers. Nous n’avons présenté ici que les deux ateliers auxquels nous avons assisté et pendant lesquels nous avons pu prendre des notes.

Cdt Frédéric HARDY
Cdt Hubert ARDILLON