L’AFCAN avait été contactée en février 2024 au sujet d’une enquête initiée par Maersk Mc Kinney Moller Center for zero carbon shipping (MMMCZCS) afin de connaître les réticences et désidératas de formation des marins embarqués sur des navires dont la propulsion serait assurée par de l’ammoniac. Cette enquête avait été ensuite relayée vers les associations de capitaines composant CESMA. On ne sait pas combien de réponses ont émanées d’AFCAN et CESMA, merci à ceux qui ont répondu ; cependant il y a eu une synthèse des réponses mondiales reçues. C’est cette synthèse qui est proposée ci-après.
La décarbonation du secteur du transport maritime nécessitera une adoption généralisée de nouveaux carburants alternatifs à faible émission de carbone, voire zéro carbone. L’ammoniac a été identifié comme un carburant de transport alternatif prometteur à moyen et long terme, avec, d’une part le développement de moteurs marins alimentés à l’ammoniac et d’autre part, la conception de navires. Cependant, les caractéristiques de l’ammoniac, notamment sa toxicité et sa nature gazeuse, signifient que sa mise en œuvre comme carburant marin nécessitera bien plus qu’une simple préparation technique : l’industrie devra également se concentrer fortement sur la sécurité, les facteurs humains et de nouvelles exigences de formation.
Pour soutenir cet objectif, le MMMCZCS a mené une enquête auprès de plus de 2 000 personnes interrogées dans la communauté maritime afin de mieux comprendre leurs perceptions, préoccupations et demandes concernant l’ammoniac en tant que carburant marin. Tout au long du questionnaire à choix multiples, les répondants avaient la possibilité de partager leurs réflexions dans les champs ouverts (facultatifs). Plus de 1 500 commentaires ont été compilés à partir de ces réponses en champ libre.
L’enquête a touché des répondants couvrant une gamme d’âges, de postes, de segments de navires et de niveaux d’expérience différents avec les carburants gazeux ou l’ammoniac comme cargaison. Plus de la moitié (58,6 %) du total des personnes interrogées ont convenu qu’elles seraient prêtes à naviguer ou à travailler avec des navires alimentés à l’ammoniac, tandis que 24 % n’étaient pas sûres et 12 % ont déclaré qu’elles ne le seraient pas. Plus précisément, 59 % des gens de mer et 57 % du personnel à terre ayant répondu à l’enquête ont déclaré qu’ils seraient prêts à travailler avec l’ammoniac. Si plus de la moitié des personnes interrogées étaient prêtes à naviguer ou à travailler avec des navires alimentés à l’ammoniac, elles ont néanmoins soulevé certaines préoccupations spécifiques, notamment en matière de formation et de sécurité.




Il est à noter que, sauf pour le transport de GPL, les marins ont répondu plus nombreux que les employés des services à terre. Ce qui peut paraître bizarre, les navires transporteurs de GPL étant habilités au transport de l’ammoniac, donc des marins qui ont pu, pour un certain nombre, charger aussi de l’ammoniac.
Les réponses des navigants ont été fournies par des marins ayant une expérience de l’ammoniac en tant que cargaison pour 13%, et pour 23% ayant une expérience de navire propulsé au gaz.
A la question : navigueriez-vous sur un navire propulsé à l’ammoniac ? les marins ont répondu oui à 59% peut-être à 26% et non à 15% (1% sans réponse) ; ce sont les mécaniciens les plus réticents (54% oui et 29% non) ; et plus le marin est jeune, plus il est volontaire.
De nombreuses réponses à l’enquête ont souligné le désir de davantage de connaissances et de formation sur l’ammoniac. Lorsqu’il était demandé les besoins de connaissances concernant l’ammoniac en tant que carburant marin, les personnes interrogées (marins et personnels à terre) ont souligné de nombreux sujets liés à la sécurité, tels que l’impact de l’ammoniac sur les humains et l’environnement (72% et 55%), la lutte contre les incendies (51% et 33%) et autres procédures d’intervention d’urgence (54% et 50%), ainsi que les caractéristiques de l’ammoniac (55% et 38%).
Les personnes interrogées ont également exprimé le souhait de bénéficier d’une formation complète, notamment sur des sujets axés sur la sécurité tels que la gestion des fuites (67% et 65%), les interventions d’urgence (62% et 61%) et l’analyse des risques (60% et 62%), mais également sur les nouvelles procédures et la maintenance des moteurs (47% et 45%), la réglementation (42% et 44%) et le gaz comme carburant (39% et 38%) ; de même le besoin spécifique d’entraînement au ravitaillement sur simulateur et à bord (57% et 51%). Pour ces besoins spécifiques de formation, il est à noter que les marins ayant déjà navigué sur des navires chargeant des marchandises dangereuses en vrac sont plus demandeurs de formation que ceux n’ayant aucune expérience de ces cargaisons.
Poursuivant sur le thème de la sécurité, l’enquête met en lumière les principales préoccupations en matière de sécurité des gens de mer et du personnel à terre. La perception de base des caractéristiques (par exemple, la toxicité) et de la manipulation sécuritaire de l’ammoniac par les répondants semble être généralement exacte et reflète une bonne compréhension des risques possibles encourus. Cependant, l’enquête a révélé un manque de connaissances concernant certains aspects techniques de la manipulation et des opérations de l’ammoniac. Des études, une communication et une formation plus approfondies sur ces sujets sont donc des domaines importants. Les réponses à l’enquête ont également souligné l’importance d’une technologie et d’une conception plus sûres pour soutenir l’introduction de l’ammoniac comme carburant marin.
Un autre sujet de préoccupation pour les personnes interrogées était l’efficacité et l’état de préparation des réglementations, c’est-à-dire si les réglementations seraient prêtes à temps pour protéger de manière appropriée les gens de mer contre les risques de sécurité liés à l’ammoniac. Les personnes interrogées ont également réclamé des normes de sécurité strictes concernant la conception des systèmes de carburant.
La mise en œuvre de l’ammoniac comme carburant marin nécessitera également des investissements supplémentaires, tels que les coûts associés au perfectionnement et à la formation des gens de mer. Dans les commentaires de l’enquête, certains marins ont exprimé leur désir de recevoir une compensation en raison des risques potentiels liés à l’utilisation de l’ammoniac comme carburant marin et de la complexité accrue de leur travail.
Dans l’ensemble, les résultats de l’enquête suggèrent que la majorité de la communauté maritime serait prête à naviguer et à travailler avec des navires alimentés à l’ammoniac. Cela dit, il faudra encore surmonter plusieurs obstacles, notamment une formation complète et une conception plus sûre des navires et des systèmes. Certains de ces sujets seront abordés dans les projets MMMCZCS en cours ou futurs, y compris un projet lié aux futures révisions de STCW relatives au Code international de sécurité des navires utilisant des gaz ou autres combustibles à faible point éclair (Code IGF).
Publier ce rapport d’enquête vise à partager les opinions, les préoccupations et les suggestions de solutions soulevées par la communauté qui sera la plus directement touchée par l’utilisation de l’ammoniac comme carburant marin. Les connaissances partagées dans ce rapport peuvent aider l’industrie à répondre aux préoccupations et aux perceptions erronées soulevées par les opérateurs de premier plan. En outre, les résultats de l’enquête peuvent être utilisés pour façonner le contenu de formation future et aborder les conceptions à venir des navires et des systèmes de carburant, ainsi que les lignes directrices pour le ravitaillement et la manipulation en toute sécurité de l’ammoniac au port.
Pour résumer :
- La majorité des personnes interrogées dans toute la communauté maritime est prête à naviguer ou à travailler avec des navires alimentés à l’ammoniac.
- L’acceptation de l’ammoniac comme carburant marin est conditionnée à un niveau complet de formation et de certification.
- Des systèmes de carburant embarqués améliorés, fiables et sûrs et des conceptions de navires intrinsèquement plus sûres sont considérés comme des éléments de sécurité essentiels.
Traduction et adaptation par
Cdt Hubert ARDILLON
Vice-président AFCAN
Secrétaire général CESMA